Église orthodoxe de Bulgarie

Monastère de Rila

Début St. Jean de Rila Testament de St. Jean de Rila

Testament de St. Jean de Rila

Moi, Jean, humble et pécheur, n’ayant commis aucun bien sur terre, quand je vins dans ce désert de Rila, je n’y rencontrai aucun être humain, les bêtes sauvages étant les seuls habitants dans ces recoins impénétrables. Et je me retirais ici, seul parmi les animaux, sans-abri, ni nourriture – le ciel fut mon seul toit, la terre - mon lit et les herbes - ma nourriture. Mais le doux Seigneur pour l’amour de qui j’eus tout quitté, en surmontant la faim et la soif, le froid et la chaleur, et le corps à peine couvert par les lambeaux, ne m’abandonna point, mais en père noble et bien aimant, m’offrit en abondance le nécessaire. Comment pourrai-je Lui rendre grâce pour sa miséricorde ? Nombreuses sont ses bienfaisances pour moi, puisqu’Il vit mon humilité depuis ses saints lieux très haut, et m’aida à résister à toute épreuve, pas moi-même, mais la force du Christ qui demeure en moi, car toute grâce excellente et tout don parfait descendent d’en haut.

En vous voyant aujourd’hui rassemblés au nom du Seigneur, à ce lieu naguère inhabité par l’homme, et en pressentant la fin proche de ma vie ici-bas, je me hâte d’établir le présent testament paternel, comme les pères de chair laissent à leur descendance leur héritage d’or, d’argent et d’autres richesses terrestres, pour que vous gardiez en mémoire le testament de votre père spirituel, en mentionnant son nom dans vos prières.

Je sais bien, mes enfants aimés dans le Seigneur, que vous, étant novices, n’êtes pas encore raffermis dans la vie ascétique. Mais ne craignez rien, car la force divine se déploie dans la faiblesse. C’est pourquoi je décidai de vous écrire ce testament, bien que maladroit et peu instruit, pour qu’il vous rappelle la tâche de raffermir vos corps et vos esprits dans la foi et de multiplier les vertus dans la crainte divine. J’ai confiance en mon Dieu qui j’eus servi depuis ma jeunesse et j’eus œuvré avec ferveur pour qu’après mon départ, ce désert naguère effrayant et impénétrable, soit habité par de nombreux moines, et que les écrits s’accomplissent ; « Car les fils de la délaissée seront plus nombreux que les fils de celle qui est mariée»[1].

Ainsi je vous prie, mes enfants, que j’enfantasse en Christ, ne négligez pas l’enseignement de votre père, et comme l’Apôtre je vous dis : « j’éprouve de nouveau les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous »[2]. Je vous prie en vous vouant au redoutable nom divin, de ne rien transgresser ou négliger du testament après ma mort, mais d’accomplir pleinement et selon votre promesse devant Dieu tout ce que j’eus écrit, tel qu’il fut écrit. Quant à celui qui viole ou transgresse la moindre chose de l'enseignement, qu’il soit maudit et excommunié du Père, du Fils et du Saint-Esprit et n’aie pas sa place parmi les saints, serviteurs fidèles du Dieu depuis des siècles, mais qu’il partage le destin du traître Judas et de ceux qui crucifièrent le Seigneur, que son nom soit effacé du livre des vivants, et qu’il ne soit pas inscrit parmi les justes.

Avant tout, promettez-moi de préserver la sainte foi immaculée et intacte de toute calomnie, gardez-la telle qu’elle nous l’héritâmes des saints Pères, sans la confondre avec de différents enseignements étrangers. Restez éveillés et gardez les traditions, telles que vous les aviez entendues et vues de moi. Ne vous égarez ni à droite ni à gauche, mais restez toujours sur le chemin royal. Méfiez-vous des charmes du monde et n’oubliez jamais pourquoi vous l’aviez quitté et rejeté ces œuvres.

Surtout, méfiez-vous du serpent de la cupidité, car c’est la racine de tout le mal, selon l’apôtre qui la nomme idolâtrie. Car le trésor du moine ne comprend pas l’or et l’argent, mais le refus volontaire des biens terrestres, le renoncement à sa volonté propre et la grande humilité. Ceux-ci ne sont pas mes propres ordres, mais le rappel de la parole du Christ qui parla ainsi à ses disciples, et par leurs voix à tous ceux qui renoncèrent au monde. « Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie, dans vos ceintures; ni sac pour le voyage »[3]. L’or et l’argent sont le grand ennemi du moine, ils mordent leur possesseur tel un serpent. Mais si vous portez l’espoir inébranlable dans le Seigneur, il ne vous laissera privés de rien, car lui-même dit : « Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite ? Quand elle l’oubliera, Moi je ne t’oublierai point.»[4] Et encore : « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus »[5]. Car au début de ma vie érémitique dans ce désert, le Malin tenta de me séduire par la cupidité, le noble roi m’envoyant une grande quantité d’or. Refusant de le rencontrer au nom du Seigneur, je compris que ce fut une perfidie du Diable. Je ne l’acceptai point, mais je le renvoyai à celui qui me l’eut envoyé en me disant : « Si je voulais posséder de l’or, de l’argent et d’autres biens semblables, alors pourquoi suis-je venu dans ce désert impénétrable et hostile pour vivre parmi les animaux sauvages, loin des êtres humains ? » Ainsi je fus délivré des intrigues du malin tentateur, qui nous met sur le chemin ce que nous avons volontairement rejeté. Ne cherchez donc rien de cela, car votre Père céleste connaîtra vos besoins même avant que vous lui ayez adressé vos prières.

Ne cherchez non plus à être connus et aimés par les rois et les princes de ce monde, ne remettez pas vos espoirs à ces derniers en vous détournant du Roi céleste, car vous êtes désignés à être ses soldats et à combattre non pas contre du chair et du sang, mais contre le teneur des ténèbres du ce monde. Ainsi nous prévient le prophète Jérémie : « Maudit soit l’homme qui se confie dans l’homme »[6]. Et en rappelant les maux différents, il dit : « Bénis soit l’homme qui se confie dans l’Éternel, Et dont l’Éternel est l’espérance »[7]. « Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas: Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? De quoi serons-nous vêtus ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent.[8] Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? »[9] Une fois éloignés du monde, ne revenez plus en arrière, ni physiquement, ni dans vos pensées, selon les paroles : « Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu. »[10] Ainsi nous enseigne l’apôtre : « Je fais une chose : oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant. »[11] Que signifie « oublier tout ce qui est derrière moi », mes enfants ? Rien d’autre que jeter dans l’abîme de l’oubli tout ce que nous avons rejeté et mépris au nom du Dieu, et préparer notre future prouesse à laquelle nous fûmes appelés par notre Inspirateur, le doux Seigneur Jésus Christ, qui nous désigna à porter son joug, car son joug est doux, et son fardeau léger[12].

Et comme la grâce du Saint-Esprit vous réunit, ainsi œuvrez pour vivre en harmonie et unanimité, comme une seule âme aspirant à la seule récompense éternelle que Dieu prépare pour ceux qui l’aiment. La vie en fraternité est d’une utilité plus grande pour les moines que la vie érémitique, car la vie de l’ascète ne convient pas à la plupart des moines, mais seulement à quelques-uns qui atteignirent la perfection dans tous les travaux de la vie monacale. La vie commune est par contre utile pour tous comme nous enseignent les livres des saints Pères. Le prophète David en fait éloge dans ces paroles inspiréeеs par Dieu : « Voici, oh! Qu’il est agréable, qu’il est doux pour des frères de demeurer ensemble ! »[13]. Un autre chantre de louanges divines, mû par l’Esprit, ajoute : « Car en cela le Seigneur a promis la vie éternelle »[14]. Mais voici que notre Seigneur Jésus Christ nous enseigne de même : « Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux. »[15] Et nos pères théophores nous préviennent : «Malheur à celui qui est seul, car s’il tombe il n’y aura personne pour le soulever. » Ainsi mes enfants, ne négligez pas la vie en fraternité qui est recommandée par le Saint-Esprit, comme le témoignent les prophètes, mais consolidez-la davantage et soyez un seul corps, composé de ces différents membres : certains représentent la tête qui ordonne, d’autres les pieds qui travaillent et qui portent, et d’autres le reste du corps, ainsi se formera un corps en Dieu, guidé et dirigé par une âme consciente et parlante (en sens spirituel) dont aucun membre ne reste à part. Et quand vous apprendrez à vivre ainsi dans le Seigneur, Il demeurera parmi vous et vous guidera invisiblement.

Ne cherchez pas les premiers rangs et le pouvoir, mais pensez à Celui Qui dit : « et quiconque veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous »[16]. Choisissez entre vous des précepteurs que Dieu vous désigne, c’est à dire des hommes connus par vous tous pour leur zèle dans les exercices spirituels, exemplaires en sagesse et réflexion, et bien capables de mener de manière pieuse leur troupeau spirituel sur les pâtures de la dévotion et les commandements vivifiants du Christ. Il convient pour de tels choix de vous fier davantage aux inspirations du Dieu qu’à votre propre opinion. Si par contre, comme nous prévient notre père et grand précepteur des moines le saint Éphrem le Syrien, vous cédez au désir de pouvoir et de hautes dignités et voulez tous être higoumènes, précepteurs, truchements et enseignants, en laissant régner entre vous des discordes, querelles, différends, rivalités, calomnies, méprises, jalousie et d’autres passions indécentes pour le moine, sachez que le Christ ne sera pas parmi vous, car le Christ n’est pas l’enseignant de la discorde et des différends, mais de la paix et de l’harmonie. Il prie son Père et Dieu pour que ses saints disciples vivent comme un seul corps, c’est à dire dans l’unanimité, et il en va ainsi pour tous ceux à qui ils transmettent la foi divine, en disant ainsi: « Père saint, garde en ton nom ceux que tu m’as donnés, afin qu’ils soient un comme nous. »[17] Et encore : « Ce n’est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un »[18]. Restez donc unis. Gardez la paix entre vous, comme le Christ dit à ses disciples : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. »[19] Et comment est-elle, sa paix, mes enfants ? Voici ce qu’Il dit : « Je ne vous donne pas comme le monde donne. »[20] La paix du Christ dépasse chaque intelligence humaine. Comme le dit le prophète : « Et Sa paix n’a pas de fin. »[21] Et l’apôtre nous enseigne ainsi : « Recherchez la paix avec tous, et la sanctification, sans laquelle personne ne verra le Seigneur. »[22] Gardez donc une telle paix entre vous et menez votre vie en unanimité, réflexion et piété pour être agréable à notre doux Seigneur.

Mais s’il se trouve parmi vous quelqu’un qui sème des ivraies, des discordes et d’autres tentations, ne tardez pas de l’éloigner de votre fraternité pour qu’il ne porte pas la gangrène parmi vous, selon les paroles de l’Apôtre[23] , pour que le mal ne se répande pas parmi les bons « et aucune racine d’amertume, poussant des rejetons, ne produise du trouble, et que plusieurs n’en soient infectés »[24]. Et que le loup malin ne perturbe pas le paisible troupeau du Christ, car tels gens ne manqueront pas. À ce propos le Christ prédit le suivant : « Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales. »[25] Ainsi méfiez-vous de tels malfaiteurs, mes enfants, et ne les laissez pas vivre parmi vous, mais chassez-les loin de vous, comme le pasteur éloigne les brebis galeuses du troupeau sain.

Mais si vous vivez ensemble au nom du Seigneur en vous aidant l’un l’autre à porter le fardeau, n’oubliez pas ceux qui vivent en ermitage et demeurent dans des déserts, des montagnes, des grottes et des précipices terrestres (pour lesquelles le monde ne fut pas digne)[26], mais aidez-les par tous vos moyens, et ils seront vos intercesseurs devant Dieu, car « La prière fervente du juste a une grande efficace. »[27]

Approfondissez le savoir de la loi du Seigneur tous les jours, lisez régulièrement les livres des saints Pères, tâcher à vivre à l’image de nos saints Pères Antoine, Théodose et les autres, qui par leurs bonnes œuvres brillèrent comme des phares dans le monde. Observez fermement les règles de l’Église, n’oubliez et ne négligez rien de ce que les saints Pères eurent établi.

Ne négligez pas le travail manuel, veillez à ce que vos mains soient toujours occupées. Que la prière «Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu, aie pitié de moi» soit toujours à vos lèvres, et le souvenir de la mort dans vos esprits. Telles furent les occupations des anciens pères du désert, ils ne mangeaient pas leur pain sans mérite, non seulement ils se nourrirent de l’œuvre des leurs mains, mais ils en donnèrent aussi aux affamés, ainsi leur espoir ne fut pas trahi. Comme l’affirme l’apôtre : « Ce qui est bien, en effet, c’est que notre cœur soit affermi par la grâce divine et non par des règles relatives à des aliments. »[28] Et il ajoute : « Que votre amour fraternel ne cesse pas de se manifester. Ne négligez pas de pratiquer l’hospitalité. Car plusieurs, en l’exerçant, ont accueilli des anges sans le savoir. »[29]

Guidez dans la sainte foi les frères de votre peuple nouvellement consacrés, instruisez-les à abandonner les rites païens insensés et les mauvaises mœurs qu’ils continuent à maintenir même après leur conversion. Ils le font par lourderie et ont besoin de dégrisement.

J’avais encore beaucoup à vous dire, mes enfants bien-aimés dans le Seigneur, mais il n’est pas possible de tout écrire. Je vous confie à Celui qui est la source de chaque sagesse et intelligence, le vrai Consolateur, le Saint et vivifiant Esprit, puisqu’Il vous éclaire, dégrise, enlumine, enseigne et instruit dans chaque bonne œuvre.

Je vous confie dorénavant à notre frère bien-aimé Grégoire, qui vous instruira et guidera à ma place, et qui selon votre témoignage commun, est capable de vous mener sur la voie divine. Vous le désignez par accord commun comme votre guide, même s’il ne le voulait pas, mais par obéissance et humilité se soumit à votre demande. Après lui – Dieu vous montrera.

Quand à moi, à partir de maintenant, je souhaiterais demeurer dans le silence et l’hésychia, pour la rémission de mes péchés et pour prier la miséricorde du Dieu. Et vous, ne m’oubliez pas dans vos prières, moi, votre père pécheur, pour que je retrouve la grâce le jour du jugement, car je n’accomplis aucun bien sur terre, et je crains le jugement et la souffrance qui attendent les pécheurs comme moi. Que la bénédiction divine soit sur vous tous, en vous éclairant et protégeant de tout le mal. Amen.

Moi, Jean, humble et très pécheur, premier habitant du désert de Rila, je signe avec ma main et je confirme l’écrit ci-dessus.


[1] Es 54:1.

[2] Ga 4:19.

[3] Mt 10:9.

[4] Es 49:15.

[5] Mt 6:33.

[6] Jr 17:5.

[7] Jr 17:7.

[8] Mt 6:31-32.

[9] Mt 6:26.

[10] Lc 9:62.

[11] Ph 3:13.

[12] Mt 11:30.

[13] Ps 133:1.

[14] Cf. Antiphones tone 8.

[15] Mt 18:20.

[16] Mc 10:44.

[17] Jn 17:11.

[18] Jn 17:20-21.

[19] Jn 14:27.

[20] Idem.

[21] Es 9:7.

[22] Hé 12:14.

[23] 2Tm 2:17 « et leur parole rongera comme la gangrène ».

[24] Hé 12:15.

[25] Mt 18:7.

[26] Hé 11:38.

[27] Jc 5:16.

[28] Hé 13:9.

[29] Hé 13:1-2.